LeS ChRoNiQuEs Du LaRvAiRe
"Les deux ailes en avant !" 
 

Mercredi 13 juillet 2005

Il s’appelle Max. Je l’ai rencontré dans l’escalier. Ma chambre d’étudiant donne sur leur appartement. Je dis « leur » puisque Max est marié, mais je devrais dire « son » appartement, car , je l’ai senti aussitôt, Max, la belle quarantaine, ne pouvait pas vraiment être le mari de cette femme beaucoup plus âgée et surtout, beaucoup moins féminine que lui, avec laquelle il partage le nom et le toit. Je n’oublierai jamais la rencontre, la manière dont nous nous sommes frôlés dans l’escalier étroit…

D’habitude, les hommes, je ne les vois pas. J’éprouve à leur égard un mélange d’envie pour leur normalité et d’aversion pour leur sexe. Seules les femmes me font me retourner. Sur Max, je me suis retourné pourtant, dans l’escalier, et lui sur moi. Je crois que nous avons l’un et l’autre compris, en même temps, que notre apparence était contre nous, que nous cachions chacun quelque chose.

Ce n’était pas nouveau cette attirance des hommes efféminés pour moi, mais pour la première fois j’en ai compris le sens profond, pour la première fois aussi j’en ai été ému, comme si j’étais devant un frère, un frère de la dissimulation. Max aussi fait semblant d’être quelqu’un d’autre avec les autres, et lui aussi en souffre. L’étudiante en biologie, il a tout de suite frôlé sa bizarrerie, comme moi j’avais frôlé la sienne. Il sait que d’être un homme est mon unique préoccupation. Je sais qu’être une femme est son obsession. C’est sur une femme que je me suis retourné dans l’escalier, et lui, sur un homme, même s’il est loin d’être une femme, même si je suis encore loin d’être un homme. Bien après je me suis dit que l’amour c’était cela : satisfaire le rêve de l’autre en dépit de la réalité, malgré les apparences, tellement contre nous souvent…

Je trouve admirable d’être désiré par une femme –particulièrement s’il s’agit de la plus réussie, de Geneviève- mais qu’un homme désire l’homme qui est en moi ajoute quelquechose à ma certitude de ne pas m’être trompé sur moi-même. Max, quand il me désire, me confirme dans mon état d’homme encore mieux que Geneviève, à qui je n’ai rien dit. D’ailleurs, que pourrais-je lui dire ? Une partie de la vérité ? Que Max aime bien que je vienne chez lui-avec l’absolution de sa femme puisque j’ai appris finalement qu’il a signé un mariage blanc-que je suis son petit protégé ? Que Max me regarde dormir sur le lit du salon, sans m’approcher, sans rien connaître de mon secret. Ou bien toute la vérité ?…


Un soir Max m’approche, confesse son inclination, combien il se sent femme, combien je le fascine moi, l’étudiant caché, le jeune frère déguisé, si évidemment contraire à lui, combien mon contraire l’attire. Moi, tout en émoi, remué, penaud devant tant d’attirance, honteux de mon approximation, du désordre dont il a si peu idée. Moment de l’aveu, longtemps différé, à un autre que Geneviève. Comment dire ? Avec quels mots ? Ceux de la foire ? Ceux de la science ? Jamais vécu, ce moment-là où il faut, en avouant, faire peur, peut-être, ou dégoûter, qui sait ? avec le monstre lâché en ville, sans prévenir.

Et Max, tranquille, Max pas plus impressionné que cela, écoutant le fautif honteux, penaud, comme si, des monstres, il en avait vu toute sa vie, et qui, avec naturel prononce cette phrase, cette sentence définitive à laquelle je sens que je vais pouvoir m’accrocher, me retenir en cas de vertige, mieux qu’à la biologie, quand j’aurai la tête en bas : « homme, femme, les deux à la fois, qu’importe ! Tu es un être ! »

La vérité toute est que deux êtres, ce soir-là, se sont aimés, chacun avec son sexe préféré, Max en femme, moi en homme. (…)Avec Max, parce que lui aussi est singulier, il me semble que ma singularité me pèse moins. Elle me paraît moins accablante finalement qu’avec Geneviève. Geneviève m’oblige à me surpasser. Le « faire comme si » de Geneviève me décourage. Trop haute est la barre avec Geneviève, qui veut d’un homme mais pas du reste, alors que le reste est toujours là : l’imbroglio. Max, lui, mon imbroglio ne le dérange pas. Pour lui c’est ma manière à moi d’être différent, comme lui aussi est différent, ni plus ni moins. Il est évident que Geneviève est trop normale. La normalité des autres est fatiguante quand on est différent, au point de ne plus vouloir faire d’efforts, au point parfois de rêver de ne plus vivre qu’avec ceux qui me ressembleraient, comme moi, condamnés à l’imbroglio du corps ou de la tête. Car ma tête devient sauvage. Il y pousse chaque jour davantage d’herbes folles et une bizarre envie d’être sens dessus dessous, d’être la tête en bas.

Noelle Châtelet « La tête en bas ».
par G. F. publié dans : Pourquoi j'aime ?
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Commentaires

Superbe ce désir pour l'autre décrit par Noëlle Chatelet.
commentaire n° : 1 posté par : Jean Yves ALT (site web) le: 13/03/2005 10:50:34

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tracké le: 13/03/2005 10:54:17

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