L'orateur du jour était un type très grand, très maigre, chauve, d'un sérieux impressionnant – lorsqu'il tentait de placer un effet comique, ça faisait un peu peur. (...) il était professeur de neurologie à l'université canadienne.(...)
L'esprit humain se développait, expliqua-t-il, par création et renforcement chimique progressif de circuits neuronaux de longueur variable -allant de deux à cinquante neurones. Un cerveau humain comportant plusieurs milliards de neurones, le nombre de combinaisons, donc de circuits possibles était inouï – il dépassait largement, par exemple, le nombre de molécules de l'univers.
Le nombre de circuits utilisés était très variable d'un individu à l'autre, ce qui suffisait selon lui à expliquer les innombrables gradations entre l'imbécilité et le génie. Mais, chose encore plus remarquable, un circuit neuronal fréquemment emprunté devenait, par suite d'accumulations ioniques, de plus en plus facile à emprunter. Conscientiser ses blocages les renforçait, mettre à plat les conflits entre deux personnes les rendaient en général insolubles. Il enchaîna alors sur une attaque impitoyable de la théorie freudienne, qui non seulement ne reposait sur aucune base physiologique consistante mais conduisait à des résultats dramatiques, directement contraires au but recherché.(...) STOP, dit-il : chaque fois que nous ressassons notre passé, que nous revenons sur un épisode douloureux -et c'est à peu près à cela que se résume la psychanalyse-nous augmentons les chances de le reproduire. Au lieu d'avancer, nous nous enterrons. Quand nous traversons un chagrin, une déception, quelquechose qui nous empêche de vivre, nous devons commencer par déménager, brûler les photos, éviter d'en parler à quiconque. Les souvenirs refoulés s'effacent, cela peut prendre du temps, mais ils s'effacent bel et bien. Le circuit est désactivé.
Michel Houellebecq, la possibilité d'une île

