La muraille de Julien
La première fois que j’ai vu Julien il était assis au fond de la salle et moi j’étais en train de contempler le visage de mes quatre-vingt dix « élèves » (je mets des guillemets car j’étais en deuxième année de médecine et lui en première- il est pourtant plus âgé de trois mois) j’ai vu ce grand homme au fond son visage militaire et sa large envergure -piégé par les clichés je sais :p- et je me suis mis au défi de l’harponner comme le marin face à Moby Dick certain de m’écraser la tête la première dans la muraille de julien comme je m’étais encastré dans le mur de Laurent (que pourtant j’avais réussi à approcher plus que ce que la décence autorise aux hommes virils mais c’est une autre histoire )
La deuxième fois c’était le soir de la première colle de biologie moléculaire .
Je me l’étais raconté à parler des orbitales atomiques et de la vie sexuelle de Watson et Crick il avait été très impressionné il faut dire qu’il était le pire cancre et moi les cancres ça m’excite il m’a envoyé une flagornerie à la gueule à la sortie et nous avons parlé plus de deux heures j'avais un rendez-vous j'ai posé un lapin pour moi c’était le coup de foudre
Puis fatalement mes mains je ne pouvais plus les retenir -je ne suis pas apraxique- tous deux allongés sur mon lit mes mains qui veulent explorer sentir toucher palper la masse musculaire la pilosité tout tout JE VEUX TOUT TOUCHER PAS DE CHAIR INTERDITE A MES DOIGTS ILS NE SONT PAS PLUS ILLEGITIMES QUE D'AUTRES il m’arrête brusquement il n’arrive pas articuler (dysarthrie en langage toubib) il est bloqué alors c’est moi qui parle mais je sens qu’il y a des barrières dans son esprit que je ne peux franchir sans laisser des séquelles irréversibles décompenser sa psychose déstructurer ses circuits de raisonnement interne je n’insiste pas.
Il est sûrement bien plus abattu que moi moi au moins j’avais prémédité la situation et j’ai pris l’habitude de ne plus m’arrêter sur ceux qui me renvoient cette image d’un MAUVAIS TABLEAU peint avec des touches de malaise d’insalubrité et de névroses de toutes les couleurs je passe la main je passe sur lui passe ton chemin CHACUN SON CHEMIN JE PASSE SUR LUI JE PASSE LA MAIN au revoir.
Mais pour des raisons que j’ignore il revient et au fil des semaines nous devenons proches amis complices partenaires confidents en fait c’est lui mon confident il est puceau et curieux il m’interroge il m’admire à ses yeux nous avons le même âge mais j’ai tout réussi j’ai le bagout je suis pas moche et bien foutu j’ai plusieurs amants je suis plus libre que le vent peut-être pense-t-il s’améliorer en me côtoyant il ne vit pas il travaille pour tenter de compenser les lacunes héréditaires de ses capacités intellectuelles LUTTER CONTRE LA GENETIQUE VOILA OU NOUS EN SOMMES TOUS mais on perd courage quand on perd jeunesse la vieillesse c’est accepter notre patrimoine génomique au moment de la putrescence nous faisons des exercices de rhétorique je le pousse dans ses retranchements nous passons des dimanches entiers à nous asperger de mousse Gillette à faire du catch sur le lit et moi je l'embrasse pas sur la bouche bien sûr mais je me pends à son cou j'hurle je ris LA DEFERLENTE HURLANTE je lui fais régulièrement des avances mais NON NON C'EST IMPOSSIBLE impossible ça n'existe pas sauf entre un biomo et un hétéro !
BERNARD ET BERNADETTE
Impossible ça vient peut-être de ses parents Bernard est militaire et Bernadette est dépressive je lui plais beaucoup à sa mère quand j’ai vu son père j’ai immédiatement fantasmé sur lui (pas de photo désolé j'ai pas trouvéde prétexte valable) son père qui me dit "vous souriez tout le temps vous ferez un bon médecin" je souris parcequ'il m'excite oui ! Heureusement qu'on peut pas lire mes sentiments sur mon front
Un jour Bernadette a dit à Julien « dans la famille y’a cinquante pourcents de gens sous neuroleptiques, quand tu es né j’ai su que c’est toi qui avait reçu « le truc » »
C’était donc ça le lien qui nous unissait la psychose et la paranose comme avec Arnaud les hétéros trouvent du réconfort auprès de moi peut-être se disent-ils que ma situation est pire ou bien plue enviable je ne sais pas moi ma vie me passionne.
Un matin je me suis réveillé et en me regardant dans la glace tâchée de dentifrice je me suis dis « ça y est je suis L’HOMME celui que je voulais devenir je suis fort moralement et physiquement je suis libre je fais des études passionnantes je suis entouré de personnes formidables...
En juin, la veille des résultats du concours de médecine. Nous étions allés voir « L’auberge espagnole » et nous avons fumé jusqu’à trois heures du matin sur mon balcon à contempler les nuages oranges de cette ville polluée le lendemain quand je me suis réveillé j’avais simplement un message sur mon portable qui indiquait « trois-cent-quatre-vingt quatorzième » il est rentré en Ardèche et je ne l’ai plus vu pendant les trois mois qui suivirent.En septembre, je suis rentré du Brésil et lui de son dépucelage.
Il s’agissait de l’une de ses amies de lycée dont j’ai été irrémédiablement jaloux : quoi, le moindre vagin passe avant moi ? il avait au moins la décence de ne pas être amoureux. Il avait aimé une Aurélie bien foutue pendant quatre ans et la salope ne s’était heureusement jamais retournée sur lui.Un jour j’ai discuté avec Marie élève de deuxième année elle m’a dit que c’était évident que Julien était un homo refoulé.
Moi j’ai jamais compris ce qu’était le refoulement je n’ai qu’un moi mais pas de surmoi je dois remercier pour cela mes parents qui m’ont laissé la liberté la liberté faut dire que mon père ne pouvait pas faire mieux qu’une leucémie pour me laisser le champ libre quant à ma mère une maladie dégénérative et un syndrome post-traumatique ça forge le caractère.
J’ai retrouvé Julien inchangé toujours puceau dans sa tête je lui ai demandé ce que ça lui avait fait il m’a dit « ben finalement tout ça pour ça ! »
Tout ça pour ça mais toujours pas avec moi.
La vérité c’est que je n’avais pas vraiment envie de coucher avec lui. Je pressentais la petite taille de son sexe (je m’amuse à faire de la morpho-psychologie pénienne) et puis je pressentais sa maladresse sa mollesse j’avais appris qu’on ne peut pas susciter le désir s’il n’est pas bijectif alors tant pis nous avons d’autres choses à partager …Il a échoué une deuxième fois la médecineIl voulait devenir kiné j’aurais tant aimé que nous fassions nos études dans la même ville qu’il soit kiné et moi médecin c’est fini il retourne à Valence il va s’inscrire à L’UFRAPPS (je sais pas comment ça s’écrit) pour retenter d’entrer en kinéL’année d’après nous l’avons passée au téléphone puis quand je suis rentré du Niger j’ai appelé chez lui et sa mère m’a dit :
VOUS N’ETES PAS AU COURANT ? JULIEN S’EST ENGAGE DANS L’ARMEE !
Mon Dieu… C’est donc l’effet que je fais aux hommes que j’aime, ils s’engagent dans l’armée …
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