Alien à Tahiti
Alien, ou le retour dun mythe polynésien
On ne pourra quêtre surpris de repérer dans la fiction hollywoodienne « Alien », volontiers associée à lère des biotechnologies, des structures symboliques déjà à luvre dans lancien mythe de "lIle aux Femmes".
On ne pourra quêtre surpris de repérer dans la fiction hollywoodienne « Alien », volontiers associée à lère des biotechnologies, des structures symboliques déjà à luvre dans lancien mythe de "lIle aux Femmes".
Je vais emprunter un outil anthropologique classique, la méthode comparative, pour étudier des matériaux appartenant en propre à notre modernité : la science-fiction et les biotechnologies, un des sujets de prédilection de la mythologie contemporaine. A cette fin, je mettrai en rapport un mythe polynésien, "l'île aux femmes", et la saga « Alien ».
Tous deux décrivent un parcours initiatique autorisant les femmes à accéder à leur fonction procréatrice sans que celle-ci les condamne à mort. Nous verrons que leur comparaison met en évidence une série d'inversions structurales auxquelles on peut faire correspondre la distinction des modalités d'appréhension et de traitement de la maternité et, par là, de gestion des relations hommes-femmes, en milieu traditionnel et occidental moderne.
Commençons par explorer les richesses de "l'île aux femmes".
Quand l'homme vient aux femmes
Les courants entraînent Kae, abandonné mer, jusqu'à une île peuplée uniquement femmes, dont les maris sont des racines de pandanus. La cheffesse de l'île découvre Kae sur une plage et le conduit en sa maison. Elle lui explique que, quand les femmes sont enceintes, un magicien habité par un démon leur incise le ventre : la mère meurt, lenfant vit, mais les nouveau-nés sont toujours des filles. Kae lui répond : « Assez dincisions ! Lorsque viendra le moment de laccouchement, lorsque les femmes ressentiront les douleurs, conduisez-les auprès de moi, je ferai le travail. » Désormais, on transporte chaque femme en couches chez lui. L'enfant vient au monde, la mère survit et le magicien est chassé. Alors que la cheffesse est enceinte de Kae, elle lui découvre un cheveu blanc sur la tête. Kae lui demande de nommer leur enfant à naître «le Cheveu blanc poussé à Kae », et il rentre dans son pays. Après quoi la cheffesse met au monde un fils qui, devenu grand, rejoindra son père.
Ce mythe est l'allégorie d'une initiation masculine : Kae quitte sa terre natale et subit l'épreuve périlleuse de la pleine mer ; il vit une période de marge dans un espace peu ordinaire - essentiellement féminin - où il lui faut sauver des femmes aux prises avec un démon ; il accède alors à la paternité et peut regagner sa contrée. En passant du statut d'homme sans enfant à celui de père, Kae doit accepter de passer d'une génération à l'autre, c'est-à-dire se résigner au vieillissement, symbolisé par l'apparition de son premier cheveu blanc : l'enfant fait franchir à son père un cran sur l'échelle généalogique, fonction que souligne son nom.
Mais Kae, avant de devenir père, est tenu d'initier les femmes aux modalités de l'accouchement naturel. A son arrivée, mère et fille constituent ensemble, depuis toujours, une même entité dédoublée que le magicien scinde en deux, la première devenant la dépouille de la seconde. La coexistence de générations successives est impossible. L'introduction du masculin fait accéder l'humanité à une temporalité généalogique qui sous-tend l'ordre culturel.
Ce récit décrit le passage d'un univers homosexué, féminin et atemporel, à un univers hétérosexué où la vieillesse s'intercale entre la jeunesse et la mort. La succession des générations est, au dire du mythe, subordonnée à la rencontre de deux sexes complémentaires qui participent conjointement au processus reproducteur.A la crainte que les femmes ne se reproduisent entre elles en se dispensant des hommes, le récit oppose une autre vérité : pour survivre à l'enfantement, les femmes doivent faire appel aux hommes, par l'intermédiaire desquels elles sont introduites à la culture: Kae culturalise la nature, représentée par les racines de pandanus et le démon, en substituant au couteau du magicien des modalités obstétricales plus appropriées. Ainsi, par une manipulation symbolique coutumière en milieu traditionnel, on passe de la dépendance du masculin vis-à-vis du féminin à la dépendance du féminin vis-à-vis du masculin: sans hommes, les femmes demeureraient arrimées à une nature dangereuse car les pouvoirs féminins sont potentiellement létaux s'ils ne sont pas domestiqués.
La transformation conjointe des modalités procréatrices et des relations hommes-femmes à travers le contrôle, voire l'appropriation, des pouvoirs féminins par les hommes est un thème mythique universel : pour que l'engendrement du masculin par le féminin soit tolérable, il faut le subordonner à la culture, dont les hommes sont érigés en garants. Le mythe polynésien inverse la supériorité naturelle des femmes en matière de reproduction pour asseoir celle des hommes en valorisant l'hétérosexualité. La mystique judéo-chrétienne s'est employée, en revanche, à déconsidérer la supériorité maternelle en valorisant une procréation indépendante de tout rapport sexuel : l'incarnation d'Adam, d'Eve, du Christ et de sa mère résulte d'une conception non sexuée posée comme immaculée. En nous immergeant dans l'espace intersidéral d'une utopie américaine, nous serons amenés à constater que les biotechnologies ont creusé le même sillon.
Quand la grossesse vient aux hommes
Dans le premier épisode d'« Alien », les passagers du vaisseau spatial appartenant à une compagnie commerciale reçoivent pour mission d'aller explorer une planète. Un astronaute y découvre des formes ovoïdes. De l'une d'elles éclôt une sorte de scorpion géant qui lui saute au visage. Quelque temps plus tard, une créature effrayante jaillit de sa poitrine et s'enfuit tandis qu'il expire. L'officier scientifique du bord reçoit l'ordre de ramener sur Terre ce spécimen à n'importe quel prix, fût-ce celui du sacrifice des membres de l'équipage. De fait, tous vont périr, à l'exception d'une femme, le lieutenant Ripley, et de son chaton.
Deuxième épisode, cinquante-sept ans plus tard : Ripley, restée en hypersommeil dans sa capsule de sauvetage, retourne sur la planète maudite, où la compagnie a installé des colons. Elle est escortée de GI au style adolescent et à la gâchette facile qui évoquent avec délectation leurs prouesses sexuelles. Elle prend le commandement de la troupe après que leur chef un macho stupide, s'est fait éliminer par une reine alien qui a installé sa ruche sur la planète, transformant les colons en cocons où se développent ses larves. Suite à des démêlés sanguinolents, Ripley, seule rescapée avec une petite fille qui l'appelle «maman » une fois que les soldats qui gardent la ruche ont anéanti les GI, a raison de la reine.
Au cours du troisième épisode le vaisseau de Ripley échoue dans une raffinerie-pénitencier intergalactique dont la population est uniquement masculine : le directeur, ridiculement autoritaire, et son adjoint, doté d'un très faible QI ; un médecin qui, autrefois, a causé la mort de ses patients ; des prisonniers assassins ou violeurs de fernmes et de fillettes. Ripley découvre qu'une créature l'a suivie à bord et fécondée, et qu'elle porte en elle un alien de la pire espèce : une reine pondeuse. Elle précipite le monstre vers la fonderie, où son sort est scellé dans le métal en fusion, 'puis elle sy jette à son tour, dans l'attitude du christ en croix; son «bébé» parasite jaillit alors de sa poitrine, elle l'enserre dans ses bras telle une Vierge à l'Enfant, l'entraînant dans sa mort afin de sauver l'humanité.Mi-humain, mi-insecte-

Quatrième épisode : deux cents ans plus tard, dans un vaisseau spatial où l'armée se livre à des recherches génétiques, Ripley est clonée à partir du sang prélevé dans le chaudron infernal. La première scène nous montre le processus alchimique en cours : de la soupe primordiale dADN émerge une Ripley mutante portant son foetus en son sein. Le personnel médical l'extrait par césarienne thoracique, et se penche sur la nouvelle reine pondeuse avec émotion dans des postures qui évoquent des rois mages. Le clonage a abouti au mélange des gènes de Ripley et de la créature, leur conférant les aptitudes respectives de lune et de l'autre. La force, l'agilité et la rapidité de Ripley sont à la mesure de ce quelle a perdu en émotivité : elle est bien moins concernée que dans sa vie antérieure par le péril que sa descendance fait peser sur l'humanité. Grâce à son hybridation avec Ripley, la reine alien a, pour sa part, hérité dune matrice. Ripley sera conduite à assister au spectacle affligeant de l'accouchement par sa « fille » de leur « fils » commun : la reine, dont le ventre a pris des proportions démesurées, gît sur son lit de douleur, composé de matières gluantes quasi excrémentielles. Le fils, hybride redoutable mi-humain, mi-insecte, après avoir tué celle qui a tant souffert pour lui donner le jour, est anéanti par Ripley. Entretemps, un élevage d'aliens sest développé : les oeufs pondus par la reine sont alimentés par des proies humaines, que les militaires se sont procurées en achetant les services de mercenaires.
Médecins et militaires agissent de concert et dans le plus grand secret. Ils portent l'uniforme - blouse ou costume militaire -, et se conforment à des règles strictes : ni alcool ni sexe. Abstinence qui les oppose aux mercenaires, baroudeurs adolescents à la vêture farfelue qui jurent, se battent, abusent de la boisson, tiennent des propos obscènes, jouent aux cartes et écoutent de la musique rock. Parmi eux, un androïde à la féminité exacerbée, Call, robot de deuxième génération - c'est-à-dire engendré par un robot. Call a été programmée pour sauver l'humanité, menacée par ces recherches biotechnologiques, et permettre ainsi à la nouvelle Ripley de recouvrer l'âme qu'elle a perdue en s'animalisant via la maternité. Ripley tente de séduire Call et toutes deux programment l'explosion du navire démoniaque. Les hommes, quant à eux, sont répartis en deux clans antagonistes : les « prosexe » - les mercenaires - et les « promaternité » - les médecins et les militaires -' qui s'entre-tuent ou sont exterminés par les rejetons d'Alien. Les seuls hommes réchappés de ce massacre sont un handicapé physique et un simple d'esprit. Tous participent à l'amerrissage explosif sur Terre du vaisseau mercenaire dans lequel ils ont pris la fuite en compagnie de Call et de Ripley.
Dans la dernière scène, les deux femmes sont enlacées tandis que les deux hommes s'embrassent sur la bouche. L'obstétrique occupe une place centrale dans le mythe de Kae et dans «Alien », qui tous deux s'achèvent par la naissance d'un enfant mâle. Mais la valeur attribuée à l'enfantement naturel est positive dans un cas, négative dans l'autre. Sur l'île aux pandanus, on passe d'une césarienne abdominale à laquelle les mères ne survivent pas à l'accouchement naturel par lequel elles sont introduites à la culture. Dans l'espace intersidéral, on assiste à une césarienne thoracique permettant à l'héroïne de survivre à l'enfantement, à laquelle on oppose l'accouchement par voie utérine, dont on souligne l'aspect monstrueux et létal.
Dans le mythe de Kae, le passage d'une atemporalité homosexuelle à un temps proprement généalogique où les générations coexistent et où le vieillissement est accepté est sous-tendu par l'apparition de l'hétérosexualité. Dans l'espace intersidéral, le temps est suspendu : il n'y a pas coexistence des générations puisque les géniteurs sont tués par leur progéniture - ou la tue -,tandis que l'hypersommeil et le clonage confèrent à l'héroïne une jeunesse éternelle et l'autorisent à être simultanément grand-mère, mère et père du fils d'Alien.
Parallèlement, le remplacement de la mixité - dans «Alien», hommes et femmes exercent ensemble des activités similaires - par des couples homosexués permet d'opposer à l'horreur de la maternité la beauté d'un érotisme voué à la stérilité : le dernier épisode s'ouvre sur la fusion de Ripley avec Alien et se referme sur l'image de son union avec une femme-robot. Alien incarne la fonction reproductrice de Ripley : elles constituent ensemble une même entité féminine dédoublée. Une femme stérile avec laquelle l'héroïne entretient une relation érotisée se substitue à la créature qui est immolée. La morale de ce cycle mythique est que la femme peut devenir l'égale de l'homme, voire sa supérieure (témoin l'infériorité physique, morale et intellectuelle des personnages masculins tout au long de la saga), à condition de sacrifier sa fonction maternelle au profit de sa fonction érotique.
Cette épopée interstellaire est l'allégorie d'une initiation féminine où l'héroïne prend la place du héros masculin traditionnel. Elle quitte son milieu habituel, la Terre, pour rejoindre l'espace intergalactique, où elle est progressivement conduite à assumer sa fonction maternelle, en étant tour à tour mère nourricière d'un chaton, mère adoptive d'une fillette, génitrice d'une femelle puis d'un mâle non humains. L'épreuve la plus périlleuse pour elle consiste à intégrer à son corps l'animalité qui la consacre femme pour la faire taire à tout jamais : elle en meurt, mais renaît totalement métamorphosée ; elle peut alors réintégrer la société humaine avec un statut de femme moderne, habilitée à vivre une sexualité libérée de toute contrainte reproductrice.
Dans le mythe de Kae, le démon a les traits d'un magicien qui tue les femmes qu'il accouche. Dans « Alien », le démon est la grossesse. La science-fiction donne une visibilité à ce qui tend à être occulté dans nos sociétés «égalitaires» : la grossesse, dont les femmes sont les agents, est ce qui les singularise en regard des hommes. Et s'il est un invariant qui sous-tend le travail symbolique sur la différence des sexes, c'est celui qui consiste à associer celle exclusivité féminine aux forces démoniaques. L'utérus est une boîte de Pandore d'où peuvent s'échapper mille démons. Dans la mythologie hollywoodienne, Ripley personnifie la Rédemption. En créant la mère de tous, Eve, Dieu a fait basculer l'humanité de l'Eden vers l'Enfer en la condamnant au mal absolu : la maternité. Pour accéder à la spiritualité orgastique du « Meilleur des mondes », les humains doivent la sacrifier. Ils font donc appel aux grands prêtres de la médecine, des gynécologues-obstétriciens auxquels ils ont conféré un pouvoir de vie et de mort sur la procréation. Certains sont bons : ils exorcisent la possession maléfique. D'autres sont mauvais : ils tentent par des pratiques occultes de s'approprier la force génésique féminine pour dominer le monde; ce faisant, ils ouvrent la boîte de Pandore et sont détruits par leurs démons. Les cavaliers de l'Apocalypse sont les scientifiques flanqués des militaires et des marchands du Temple - ici, la compagnie commerciale. Des anges déchus se rachèteront en déjouant leur objectif: criminels qui, en s'attaquant aux femmes, se sont trompés de cible, adolescents attardés adorateurs du sexe, robot engendré par une machine. A leur tête, la femme rebelle : devenue mère à son corps défendant, elle immolera sa fille et son fils prodiges.
Un combat singuIier
Ce récit d'anticipation reflète admirablement l'évolution des représentations et des pratiques touchant à la maternité dans les sociétés occidentales, où le sexe - les activités érotiques - et la reproduction tendent à être appréhendés et traités de manière indépendante : la procréation appartient au domaine du «médicalement assisté », à une technologie de plus en plus sophistiquée. Mais le recours aux nouveaux modes de reproduction (FIV, bébés-éprouvette, clones), en séparant le champ obstétrical de la relation entre les sexes, sacralise la fonction reproductrice de la femme. La grossesse peut alors se manifester dans limaginaire culturel sous la forme dune entité autonome. Elle prend l'aspect d'une bête dont le masque monstrueux recouvre les pouvoirs féminins occultes et mortifères. On est ainsi amené à assister au combat entre la femme et sa fonction procréatrice. Thématique que l'on retrouve au fil des rites et des mythes traditionnels, l'appropriation des pouvoirs féminins sert alors à justifier la supériorité masculine.
Dans «alien», ceux qui tentent d'accaparer les pouvoirs reproducteurs sont des méchants ; car l'idéologie occidentale est sous-tendue par la crainte quune reproduction non contrôlée, celle du Tiers-Monde, naboutisse au remplacement dune civilisation dite « évoluée » par une autre, estimée plus proche de lanimalité.
Marika Moisseeff, (hors-série du Nouvel Obs « Levi Strauss et la pensée sauvage »)
Tous deux décrivent un parcours initiatique autorisant les femmes à accéder à leur fonction procréatrice sans que celle-ci les condamne à mort. Nous verrons que leur comparaison met en évidence une série d'inversions structurales auxquelles on peut faire correspondre la distinction des modalités d'appréhension et de traitement de la maternité et, par là, de gestion des relations hommes-femmes, en milieu traditionnel et occidental moderne.
Commençons par explorer les richesses de "l'île aux femmes".
Quand l'homme vient aux femmes
Les courants entraînent Kae, abandonné mer, jusqu'à une île peuplée uniquement femmes, dont les maris sont des racines de pandanus. La cheffesse de l'île découvre Kae sur une plage et le conduit en sa maison. Elle lui explique que, quand les femmes sont enceintes, un magicien habité par un démon leur incise le ventre : la mère meurt, lenfant vit, mais les nouveau-nés sont toujours des filles. Kae lui répond : « Assez dincisions ! Lorsque viendra le moment de laccouchement, lorsque les femmes ressentiront les douleurs, conduisez-les auprès de moi, je ferai le travail. » Désormais, on transporte chaque femme en couches chez lui. L'enfant vient au monde, la mère survit et le magicien est chassé. Alors que la cheffesse est enceinte de Kae, elle lui découvre un cheveu blanc sur la tête. Kae lui demande de nommer leur enfant à naître «le Cheveu blanc poussé à Kae », et il rentre dans son pays. Après quoi la cheffesse met au monde un fils qui, devenu grand, rejoindra son père.
Ce mythe est l'allégorie d'une initiation masculine : Kae quitte sa terre natale et subit l'épreuve périlleuse de la pleine mer ; il vit une période de marge dans un espace peu ordinaire - essentiellement féminin - où il lui faut sauver des femmes aux prises avec un démon ; il accède alors à la paternité et peut regagner sa contrée. En passant du statut d'homme sans enfant à celui de père, Kae doit accepter de passer d'une génération à l'autre, c'est-à-dire se résigner au vieillissement, symbolisé par l'apparition de son premier cheveu blanc : l'enfant fait franchir à son père un cran sur l'échelle généalogique, fonction que souligne son nom.
Mais Kae, avant de devenir père, est tenu d'initier les femmes aux modalités de l'accouchement naturel. A son arrivée, mère et fille constituent ensemble, depuis toujours, une même entité dédoublée que le magicien scinde en deux, la première devenant la dépouille de la seconde. La coexistence de générations successives est impossible. L'introduction du masculin fait accéder l'humanité à une temporalité généalogique qui sous-tend l'ordre culturel.
Ce récit décrit le passage d'un univers homosexué, féminin et atemporel, à un univers hétérosexué où la vieillesse s'intercale entre la jeunesse et la mort. La succession des générations est, au dire du mythe, subordonnée à la rencontre de deux sexes complémentaires qui participent conjointement au processus reproducteur.A la crainte que les femmes ne se reproduisent entre elles en se dispensant des hommes, le récit oppose une autre vérité : pour survivre à l'enfantement, les femmes doivent faire appel aux hommes, par l'intermédiaire desquels elles sont introduites à la culture: Kae culturalise la nature, représentée par les racines de pandanus et le démon, en substituant au couteau du magicien des modalités obstétricales plus appropriées. Ainsi, par une manipulation symbolique coutumière en milieu traditionnel, on passe de la dépendance du masculin vis-à-vis du féminin à la dépendance du féminin vis-à-vis du masculin: sans hommes, les femmes demeureraient arrimées à une nature dangereuse car les pouvoirs féminins sont potentiellement létaux s'ils ne sont pas domestiqués.
La transformation conjointe des modalités procréatrices et des relations hommes-femmes à travers le contrôle, voire l'appropriation, des pouvoirs féminins par les hommes est un thème mythique universel : pour que l'engendrement du masculin par le féminin soit tolérable, il faut le subordonner à la culture, dont les hommes sont érigés en garants. Le mythe polynésien inverse la supériorité naturelle des femmes en matière de reproduction pour asseoir celle des hommes en valorisant l'hétérosexualité. La mystique judéo-chrétienne s'est employée, en revanche, à déconsidérer la supériorité maternelle en valorisant une procréation indépendante de tout rapport sexuel : l'incarnation d'Adam, d'Eve, du Christ et de sa mère résulte d'une conception non sexuée posée comme immaculée. En nous immergeant dans l'espace intersidéral d'une utopie américaine, nous serons amenés à constater que les biotechnologies ont creusé le même sillon.
Quand la grossesse vient aux hommes
Dans le premier épisode d'« Alien », les passagers du vaisseau spatial appartenant à une compagnie commerciale reçoivent pour mission d'aller explorer une planète. Un astronaute y découvre des formes ovoïdes. De l'une d'elles éclôt une sorte de scorpion géant qui lui saute au visage. Quelque temps plus tard, une créature effrayante jaillit de sa poitrine et s'enfuit tandis qu'il expire. L'officier scientifique du bord reçoit l'ordre de ramener sur Terre ce spécimen à n'importe quel prix, fût-ce celui du sacrifice des membres de l'équipage. De fait, tous vont périr, à l'exception d'une femme, le lieutenant Ripley, et de son chaton.
Deuxième épisode, cinquante-sept ans plus tard : Ripley, restée en hypersommeil dans sa capsule de sauvetage, retourne sur la planète maudite, où la compagnie a installé des colons. Elle est escortée de GI au style adolescent et à la gâchette facile qui évoquent avec délectation leurs prouesses sexuelles. Elle prend le commandement de la troupe après que leur chef un macho stupide, s'est fait éliminer par une reine alien qui a installé sa ruche sur la planète, transformant les colons en cocons où se développent ses larves. Suite à des démêlés sanguinolents, Ripley, seule rescapée avec une petite fille qui l'appelle «maman » une fois que les soldats qui gardent la ruche ont anéanti les GI, a raison de la reine.
Au cours du troisième épisode le vaisseau de Ripley échoue dans une raffinerie-pénitencier intergalactique dont la population est uniquement masculine : le directeur, ridiculement autoritaire, et son adjoint, doté d'un très faible QI ; un médecin qui, autrefois, a causé la mort de ses patients ; des prisonniers assassins ou violeurs de fernmes et de fillettes. Ripley découvre qu'une créature l'a suivie à bord et fécondée, et qu'elle porte en elle un alien de la pire espèce : une reine pondeuse. Elle précipite le monstre vers la fonderie, où son sort est scellé dans le métal en fusion, 'puis elle sy jette à son tour, dans l'attitude du christ en croix; son «bébé» parasite jaillit alors de sa poitrine, elle l'enserre dans ses bras telle une Vierge à l'Enfant, l'entraînant dans sa mort afin de sauver l'humanité.Mi-humain, mi-insecte-

Quatrième épisode : deux cents ans plus tard, dans un vaisseau spatial où l'armée se livre à des recherches génétiques, Ripley est clonée à partir du sang prélevé dans le chaudron infernal. La première scène nous montre le processus alchimique en cours : de la soupe primordiale dADN émerge une Ripley mutante portant son foetus en son sein. Le personnel médical l'extrait par césarienne thoracique, et se penche sur la nouvelle reine pondeuse avec émotion dans des postures qui évoquent des rois mages. Le clonage a abouti au mélange des gènes de Ripley et de la créature, leur conférant les aptitudes respectives de lune et de l'autre. La force, l'agilité et la rapidité de Ripley sont à la mesure de ce quelle a perdu en émotivité : elle est bien moins concernée que dans sa vie antérieure par le péril que sa descendance fait peser sur l'humanité. Grâce à son hybridation avec Ripley, la reine alien a, pour sa part, hérité dune matrice. Ripley sera conduite à assister au spectacle affligeant de l'accouchement par sa « fille » de leur « fils » commun : la reine, dont le ventre a pris des proportions démesurées, gît sur son lit de douleur, composé de matières gluantes quasi excrémentielles. Le fils, hybride redoutable mi-humain, mi-insecte, après avoir tué celle qui a tant souffert pour lui donner le jour, est anéanti par Ripley. Entretemps, un élevage d'aliens sest développé : les oeufs pondus par la reine sont alimentés par des proies humaines, que les militaires se sont procurées en achetant les services de mercenaires.
Médecins et militaires agissent de concert et dans le plus grand secret. Ils portent l'uniforme - blouse ou costume militaire -, et se conforment à des règles strictes : ni alcool ni sexe. Abstinence qui les oppose aux mercenaires, baroudeurs adolescents à la vêture farfelue qui jurent, se battent, abusent de la boisson, tiennent des propos obscènes, jouent aux cartes et écoutent de la musique rock. Parmi eux, un androïde à la féminité exacerbée, Call, robot de deuxième génération - c'est-à-dire engendré par un robot. Call a été programmée pour sauver l'humanité, menacée par ces recherches biotechnologiques, et permettre ainsi à la nouvelle Ripley de recouvrer l'âme qu'elle a perdue en s'animalisant via la maternité. Ripley tente de séduire Call et toutes deux programment l'explosion du navire démoniaque. Les hommes, quant à eux, sont répartis en deux clans antagonistes : les « prosexe » - les mercenaires - et les « promaternité » - les médecins et les militaires -' qui s'entre-tuent ou sont exterminés par les rejetons d'Alien. Les seuls hommes réchappés de ce massacre sont un handicapé physique et un simple d'esprit. Tous participent à l'amerrissage explosif sur Terre du vaisseau mercenaire dans lequel ils ont pris la fuite en compagnie de Call et de Ripley.
Dans la dernière scène, les deux femmes sont enlacées tandis que les deux hommes s'embrassent sur la bouche. L'obstétrique occupe une place centrale dans le mythe de Kae et dans «Alien », qui tous deux s'achèvent par la naissance d'un enfant mâle. Mais la valeur attribuée à l'enfantement naturel est positive dans un cas, négative dans l'autre. Sur l'île aux pandanus, on passe d'une césarienne abdominale à laquelle les mères ne survivent pas à l'accouchement naturel par lequel elles sont introduites à la culture. Dans l'espace intersidéral, on assiste à une césarienne thoracique permettant à l'héroïne de survivre à l'enfantement, à laquelle on oppose l'accouchement par voie utérine, dont on souligne l'aspect monstrueux et létal.
Dans le mythe de Kae, le passage d'une atemporalité homosexuelle à un temps proprement généalogique où les générations coexistent et où le vieillissement est accepté est sous-tendu par l'apparition de l'hétérosexualité. Dans l'espace intersidéral, le temps est suspendu : il n'y a pas coexistence des générations puisque les géniteurs sont tués par leur progéniture - ou la tue -,tandis que l'hypersommeil et le clonage confèrent à l'héroïne une jeunesse éternelle et l'autorisent à être simultanément grand-mère, mère et père du fils d'Alien.
Parallèlement, le remplacement de la mixité - dans «Alien», hommes et femmes exercent ensemble des activités similaires - par des couples homosexués permet d'opposer à l'horreur de la maternité la beauté d'un érotisme voué à la stérilité : le dernier épisode s'ouvre sur la fusion de Ripley avec Alien et se referme sur l'image de son union avec une femme-robot. Alien incarne la fonction reproductrice de Ripley : elles constituent ensemble une même entité féminine dédoublée. Une femme stérile avec laquelle l'héroïne entretient une relation érotisée se substitue à la créature qui est immolée. La morale de ce cycle mythique est que la femme peut devenir l'égale de l'homme, voire sa supérieure (témoin l'infériorité physique, morale et intellectuelle des personnages masculins tout au long de la saga), à condition de sacrifier sa fonction maternelle au profit de sa fonction érotique.
Cette épopée interstellaire est l'allégorie d'une initiation féminine où l'héroïne prend la place du héros masculin traditionnel. Elle quitte son milieu habituel, la Terre, pour rejoindre l'espace intergalactique, où elle est progressivement conduite à assumer sa fonction maternelle, en étant tour à tour mère nourricière d'un chaton, mère adoptive d'une fillette, génitrice d'une femelle puis d'un mâle non humains. L'épreuve la plus périlleuse pour elle consiste à intégrer à son corps l'animalité qui la consacre femme pour la faire taire à tout jamais : elle en meurt, mais renaît totalement métamorphosée ; elle peut alors réintégrer la société humaine avec un statut de femme moderne, habilitée à vivre une sexualité libérée de toute contrainte reproductrice.
Dans le mythe de Kae, le démon a les traits d'un magicien qui tue les femmes qu'il accouche. Dans « Alien », le démon est la grossesse. La science-fiction donne une visibilité à ce qui tend à être occulté dans nos sociétés «égalitaires» : la grossesse, dont les femmes sont les agents, est ce qui les singularise en regard des hommes. Et s'il est un invariant qui sous-tend le travail symbolique sur la différence des sexes, c'est celui qui consiste à associer celle exclusivité féminine aux forces démoniaques. L'utérus est une boîte de Pandore d'où peuvent s'échapper mille démons. Dans la mythologie hollywoodienne, Ripley personnifie la Rédemption. En créant la mère de tous, Eve, Dieu a fait basculer l'humanité de l'Eden vers l'Enfer en la condamnant au mal absolu : la maternité. Pour accéder à la spiritualité orgastique du « Meilleur des mondes », les humains doivent la sacrifier. Ils font donc appel aux grands prêtres de la médecine, des gynécologues-obstétriciens auxquels ils ont conféré un pouvoir de vie et de mort sur la procréation. Certains sont bons : ils exorcisent la possession maléfique. D'autres sont mauvais : ils tentent par des pratiques occultes de s'approprier la force génésique féminine pour dominer le monde; ce faisant, ils ouvrent la boîte de Pandore et sont détruits par leurs démons. Les cavaliers de l'Apocalypse sont les scientifiques flanqués des militaires et des marchands du Temple - ici, la compagnie commerciale. Des anges déchus se rachèteront en déjouant leur objectif: criminels qui, en s'attaquant aux femmes, se sont trompés de cible, adolescents attardés adorateurs du sexe, robot engendré par une machine. A leur tête, la femme rebelle : devenue mère à son corps défendant, elle immolera sa fille et son fils prodiges.
Un combat singuIier
Ce récit d'anticipation reflète admirablement l'évolution des représentations et des pratiques touchant à la maternité dans les sociétés occidentales, où le sexe - les activités érotiques - et la reproduction tendent à être appréhendés et traités de manière indépendante : la procréation appartient au domaine du «médicalement assisté », à une technologie de plus en plus sophistiquée. Mais le recours aux nouveaux modes de reproduction (FIV, bébés-éprouvette, clones), en séparant le champ obstétrical de la relation entre les sexes, sacralise la fonction reproductrice de la femme. La grossesse peut alors se manifester dans limaginaire culturel sous la forme dune entité autonome. Elle prend l'aspect d'une bête dont le masque monstrueux recouvre les pouvoirs féminins occultes et mortifères. On est ainsi amené à assister au combat entre la femme et sa fonction procréatrice. Thématique que l'on retrouve au fil des rites et des mythes traditionnels, l'appropriation des pouvoirs féminins sert alors à justifier la supériorité masculine.
Dans «alien», ceux qui tentent d'accaparer les pouvoirs reproducteurs sont des méchants ; car l'idéologie occidentale est sous-tendue par la crainte quune reproduction non contrôlée, celle du Tiers-Monde, naboutisse au remplacement dune civilisation dite « évoluée » par une autre, estimée plus proche de lanimalité.
Marika Moisseeff, (hors-série du Nouvel Obs « Levi Strauss et la pensée sauvage »)
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