Icare

Publié le par Le larvaire

 

 

 

 

 

J'avais fait le choix de partir, c'est-à-dire qu'entre le présent et le changement, entre l'inertie et le mouvement, j'avais choisi la voie la plus entropique. Soulever le monde, tout remettre en cause comme rien n'allant de soi, accepter la solitude l'incompréhension et les reproches pour une croyance absurde que c'était mieux là-bas. Tout laisser, le bon et le gâché, restait-il une chose non gâchée ici, sans pessimisme, n'était-ce pas le destin de toute chose de finir gâchée par l'ennui ou l'oubli ? Le temps est le seul donneur de leçon que personne ne blâme et que tout le monde écoute...

Je savais bien qu'il me faudrait payer un prix, et qu'il risquait fort d'être élevé en regrets et en larmes, que les embûches seraient nombreuses avant d'arriver au bout du désert et de dire : "j'ai fait le bon choix".
J'avais traversé la Provence, le Gard et l'Hérault pour me retrouver sur les bancs d'un amphithéâtre inconnu, sermonné du sempiternel discours d'excellence ( alors même que mon ancienne faculté n'avait plus que faire de mon devenir, seul mon classement l'intéressait désormais pour ses statistiques.) Le chef des internes, dont tout indique qu'il est orthopédiste, clame :

- VOUS ALLEZ VIVRE LES PLUS BELLES ANNEES DE VOTRE VIE ! (on me l'a déjà faite en seconde et en deuxième année celle-là) CERTAINS D'ENTRE VOUS VONT MEME FAIRE DES ENFANTS !

***

IL FAUDRA APPRENDRE A CHANTER ! hurle-t-il plus tard alors qu'il s'était assoupi pendant le discours de nos "partenaires privilégiés" de l'AGMF...

Je rencontre ma dream team de cointernes. Dans le désordre : une bourgeoise angoissée, une maghrébine désoeuvrée, un serial killer, un deschien, la fille cachée d'obélix, et moi, de quoi ai-je l'air dans mon t-shirt blanc cotelé moulant et mes cheveux trop longs imbibés de gel bon marché ?

S'en suit le mouvement douloureux, la raison de notre présence ici...
 
***


Qu'aimerais-je faire ? Tiens, les urgences psychiatriques ce serait bien... Je pourrai être tout de suite formé, je verrai des conjugopathies, les cas sociaux, les schizophrènes qui décompensent... la vie quoi.

-Suzanne, tu veux faire les urgences psychiatriques ? parfait !
 
***
 
"Tu ne vas pas te plaindre d'être troisième ? tu as la spécialité que tu veux dans la ville que tu veux". Cette phrase, je ne l'ai pas pensée.
 
Obélix prend le 19. On me conseille finalement de prendre le B2. Quand je demande à Cécile ce que signifient ces chiffres, B2, 19, 25 elle se moque de moi en me disant "ouh là, toi les chiffres ça t'angoisse !". Connasse.. et c'est sa réponse.
 
J'hésite. B2 à montpellier ou B3 à Nîmes ? Prends B 2 !!
 
Le moment du choix. J'annonce le B2, calmement.
 
Tout le monde se sépare. Je vais me présenter dans mon pavillon.
 
***
 
L'infirmière se fige quand je lui annonce que je vais être l'interne du prochain semestre. Elle m'emmène dans le bureau médical où je m'assois face à une interne de dernier semestre dont le prénom -françoise- et l'apparence me signalent que nous ne sommes pas de connivence dans la même génération.
 
- tu es en quelle année ?
 
-c'est mon premier semestre...
 
Ses pupilles fatiguées se dilatent brutalement.
 
-MAIS QUE FAIS-TU LA ?
 
- ben le poste n'a pas été pris par les internes des années supérieures..
 
- ah, tu n'avais pas le choix ! moi aussi j'étais mal classée !
 
-mais si j'avais le choix, j'étais troisième sur neuf...
 
- MAIS ALORS POURQUOI ES-TU VENU ICI ?
 
- je chuchote : parcequ'on me l'a conseillé...
 
-je ne vois pas qui peut conseiller un stage pareil ! Ici l'équipe infirmière déteste les médecins, qui par ailleurs ne sont jamais présents, ce sont les internes qui font tourner le bateau ! TU N'APPRENDRAS RIEN ICI ! ce stage je l'ai pris pour avoir du temps mais toi tu n'en as rien à foutre c'est d'être formé qui compte et ça tu ne le trouveras pas ici ! Je pense même que ce poste ne va pas tarder à être supprimé...
 
Elle s'aperçoit tardivement de ma mine déconfite.
 
-oh tu sais tu n'es pas le premier qui commence par un semestre pourri...
 
-MAIS J'AVAIS LE CHOIX !!!
 
En fait je n'ai pas du tout dit ça.
 
Je lui ai demandé, la gorge serrée, si elle avait un livre à me conseiller avant de commencer.
-"Psychopharmacologie", il est très bien.
 
L'histoire révélera que ce livre coûte rien moins que soixante-dix huit euros.
 
 
 
 
 
 
Je marche seul dans les rues du centre-ville.
 
"Tu vois toujours tout en noir."
 
" Tu ne retiens que les mauvaises phrases"
 
"Tu aurais pu mieux faire".
 
 
Toutes ces phrases prononcées par le même absent.
 
"Tu prends un petit élément qui ne va pas et tu en fais une montagne". Cette phrase je ne l'ai pas pensée.
 
J'attends toujours, depuis six mois j'attends et je redoute dans la stupeur et les tremblements... mon avenir.Je pense déjà à mon deuxième semestre. Je vais prendre la médecine légale. J'ai envie de découper des cadavres.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

Publicité

Publié dans Flirt avec le mâle

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article